palette

De la peinture – comme, d’ailleurs, de la littérature-, on dit souvent qu’elle n’est pas un métier sérieux. Passée l’initiation au dessin et à la couleur qu’offre aux enfants, durant quelques années, l’école publique, la plupart des parents rappellent à leurs rejetons (surtout s’ils sont doués) qu’il y a des études moins futiles à entreprendre pour trouver leur place dans la société. Qu’ils gardent ce hobby pour agrémenter leurs dimanches, s’ils veulent, mais lorsqu’ils auront embrassé une profession lucrative.vl

Et cependant, à y regarder de plus près, ce non-métier qu’est la peinture génère autour de lui des activités qui, du papetier au conservateur de musée en passant par le professeur d’arts plastiques, ressemblent bien à des métiers. Donc, elle n’est peut-être pas aussi vaine que le sens commun voudrait le faire croire à nos peintres en herbe.

Vonick Laubreton a vécu très tôt cette opposition. Son goût précoce pour les pinceaux et leurs merveilles de papier a bien failli déboucher sur une vocation contrariée. Lui-même a longtemps tenu la peinture pour une pratique asociale. Et s’il a finalement pu faire les Beaux Arts, cela a été au prix fort d’une brouille familiale. Ses années d’apprentissage furent, comme on l’imagine, particulièrement précaires : la « vie d’artiste » est une expression qui semble avoir été forgée pour lui. Néanmoins, les ingrates besognes de cette dure époque  affermirent en lui le désir de peindre, l’entrainant à de nouvelles approches, affinant son regard et sa technique.  Au portrait familial d’après photographie succéda la composition paysagiste sur le motif puis les études abstraites, dans les années 70, avec un sens patenté de l’organisation des masses chromatiques sur la toile, comme tout observateur attentif pourra le constater devant les tableaux  de cette période.

autoportrait

Vint le temps de l’enseignement et de la socialisation retrouvée. 

Il y mit beaucoup de son expérience pratique et de sa culture ; nombre de ses élèves en gardent encore un    souvenir vivace. 

 
peintre Cela n’a rien d’étonnant si l’on sait que, pour Laubreton, la peinture est, plus encore qu’un moyen d’expression, un instru- ment de connaissance.
Parallèlement, il amorçait un tournant vers la figuration libre (dans laquelle il voit toujours une plus grande richesse picturale que dans l’abstraction). Précisons ici que la figuration telle qu’il la conçoit n’a rien à voir avec la représentation réaliste du visible, qu’elle est bien plutôt une projection d’images mentales réorganisées sur la toile avec une souveraine liberté.
Si la peinture ne sert à rien, alors on peut peindre tout ce que l’on veut. Du reste, quel autre art offre autant d’aisance  pour exprimer ses émotions et ses visions? Dire que Laubreton est un peintre singulier est en soi un pléonasme – car toute peinture n’est justifiée que par celui qui la fait - ;  mais c’est aussi un euphémisme, tellement il révèle dans ses tableaux une personnalité bien trempée, repoussant  tout ce qui pourrait entraver son désir d’expression. Sous des dehors parfois rugueux, ce solide vendéen cache des trésors de tendresse.

C’est ce que montrent bien des toiles habitées par des figures familières et aimées, éloges d’un quotidien rasséréné, qu’il soit situé sous nos latitudes ou dans ces contrées ensoleillées (Grèce, Malte, Tunisie, Afrique équatoriale, Guadeloupe) où Laubreton a séjourné. Chez lui pas de perspective mais une structure étagée, avec des formes en aplats et des lignes généralement arrondies qui prennent peu à peu leur sens à mesure que l’ensemble s’agence.
 nature morte

La tempéra, qu’il apprécie pour sa matité, est son matériau de prédilection. Quant à ses personnages, ramenés à l’essentiel, ils acquièrent ainsi la dimension du symbole. Ainsi prend forme ce qu’il faut bien appeler une peinture populaire, c'est-à-dire un art où chacun peut se retrouver dans les scènes évoquées, un art qui nous parle de la condition humaine avec ses alternances de joies et de souffrances au sein d’une nature volontiers anthropomorphe.

Et lui qui sait mieux que personne le poids des mots dans la peinture ne résiste pas toujours à les faire entrer, telles des guirlandes de signes, dans ses toiles.   

   

Les références aux livres sont, de fait, assez nombreuses : en particulier  l’épopée de Gilgamesh, Ovide ou Georges Bataille pour les œuvres les plus audacieuses. Laubreton use, mais avec parcimonie, de la citation quand il reprend le thème cézannien des baigneuses. Ailleurs, le peintre se fait chroniqueur historique quand il ressuscite, en une vingtaine de tableaux *), le souvenir de la bataille de Puyloubier. Celle-ci opposa, voici plus de vingt siècles, les armées romaines à des hordes errantes de Cimbres et de Teutons qui transitaient en Provence. De ce qui devait aboutir au massacre de 250 000 hommes, femmes et enfants, Laubreton tire des scènes qui suggèrent plus qu’elles ne décrivent la violence des combats, avec leurs formes humaines simplifiées et des tons assourdis. Faut-il dire que sa sympathie va à ceux qui, hier comme aujourd’hui, ont subi la rançon du nomadisme ?

Parallèlement à son abondante production picturale, il y a son œuvre gravée où, là encore, il témoigne d’une inventivité jamais prise en défaut. Elle est, pour lui, l’occasion d’expérimenter de nouveaux procédés, comme les stries de pneus d’automobile ou la feuille de polystyrène minutieusement découpée. Appliquée directement sur le papier, elle fait jaillir des motifs d’une étonnante complexité.

Ainsi, de territoire en territoire, d’exploration en exploration, cette existence par et pour la peinture nous livre toute sa richesse. Laubreton, le « mal-parti », a su, contre vents et marées, maintenir son exigence initiale : être peintre. Être peintre – et non pas artiste ou plasticien -, c'est-à-dire intégré à une lignée idéale d’individus qui perpétuent, depuis Chauvet et Lascaux, une tradition flamboyante de liberté et de beauté. Mémoire de l’humanité où l’apparente inutilité de peindre est sublimée dans la sacralité même de son geste.

  atelier

Jacques LUCCHESI  (journaliste/critique d’art)

*Cette série a donné lieu, voici deux  ans, à une exposition remarquée à la galerie Cravéro, au Pradet (Var)